Ma recherche se concentre sur la peinture de portrait. Je m’intéresse au portrait non pas comme représentation d’une personne précise, mais comme lieu où la question de l’existence humaine apparaît. Le portrait pose toujours une question simple : qui est là ? Mais cette présence n’est jamais stable. Elle apparaît et en même temps se retire. C’est dans cette tension que je travaille. Dans mes peintures, le regard joue un rôle central. Il ne fonctionne pas comme un simple échange entre l’image et le spectateur. Il crée un mouvement : quelque chose se projette vers l’extérieur, vers le monde et vers celui qui regarde, puis revient vers la surface du tableau. Ce va-et-vient transforme la peinture en un espace ouvert, où la présence n’est jamais fixée une fois pour toutes. Les figures que je peins ne sont pas liées à des identités personnelles. Elles ne racontent pas une histoire précise et ne cherchent pas à préserver la mémoire d’un individu. Ce qui m’intéresse n’est pas l’identité sociale ou biographique, mais une dimension plus fondamentale : la manière dont un être humain apparaît comme présence sensible. Lorsque nous regardons un portrait, nous ne rencontrons pas seulement une image. Nous faisons l’expérience d’une distance, d’un écart entre ce qui est visible et ce qui ne peut pas être totalement saisi. Cet écart n’est pas un manque ; il fait partie de la condition humaine. Il rappelle que l’existence ne se réduit jamais à une identité claire. Ainsi, la peinture ne cherche pas à définir le « soi ». Elle ouvre un espace où le spectateur peut ressentir sa propre présence. Le portrait devient alors un lieu de réflexion silencieuse sur ce que signifie être là.
Ma recherche théorique et formelle commence par un double parcours universitaire en sciences humaines et en arts du spectacle, avec une longue expérimentation sur la matière et sur l’interaction dynamique entre différentes techniques. Mes travaux explorent de façon poétique la fragilité de l’existence, la puissance de la mémoire personnelle, comme aussi la dialectique entre espace et temps, disparition et conservation, vide et plein, trace et transformation. Après plusieurs années, ma pratique est approfondie par un Master 2 Recherche interdisciplinaire sur la mémoire individuelle et collective mobilisée lors du processus de spatialisation inhérent à la dimension spatiale des installations contemporaines immersives et interactives. L’usage de moyens expressifs à chaque fois renouvelés m’ouvre vers les multiples possibilités offertes par la matérialité du papier et du textile tout en incluant d’autres médiums hétérogènes, puisés dans la nature, recyclés, porteurs des traces d’usure. En définitif, ces « petits riens », ces « copeau[x] raflé[s] à même l’existence » (R. Barthes, La Préparation du roman, N. Léger (éd.), Seuil/Imec, 2003), inscrits dans une dimension durable et aussi dans l’esprit wabi-sabi, constituent des sources d’inspiration permanentes et guident mes recherches, fondées sur le rapport analogique entre forme et fond. Mon intention est de faire sortir la matière, essentiellement le tissu, du carcan de sa matérialité première et de mettre en lumière sa puissance évocatrice, son langage sensoriel en interaction avec les spécificités de l’espace d’accueil et sa propre histoire. Je m’intéresse donc à la matière en tant que langage évocateur et révélateur de la mémoire, des histoires individuelles et collectives, parfois enfouies ou en voie de disparition. Dans mes propositions artistiques, j’explore la rencontre de l’Homme avec ses abîmes. Le recours à l’objet ready-made en série, me permet de travailler le processus de la répétition, de la reprise, et d’esquisser des formes de réparation. En interpelant notre mémoire subjective, notamment par les dispositifs d’installation immersive, je propose un face à face avec ce qui demeure inachevé, défaillant et manquant, une confrontation avec nos « paysages désolés ». Mes propres textes font parfois partie intégrante de l’œuvre. Je porte un regard attentif « aux petits riens » du quotidien, tels des bouts de vieux papiers peints et d’étoffes effilochées. Leur traitement dans ces collages et techniques mixtes évoque les traces d’une vie qui s’estompe et souligne la nécessité d’une part de prendre soin de leur disparition, d’autre part de conserver tout en transformant les traces, en vue d’une transmission. Dans ce même esprit, j’ai réalisé dans le passé des œuvres in situ dans des temples, églises et cloîtres, dans des théâtres, des librairies, mais aussi dans des jardins et des serres, dans des salles de box et autres lieux insolites, dans toute la France et plus récemment encore à Venise.
Nous sommes 3 à l’atelier. Leny Dumas, dessinateur, illustrateur, linograveur, Clotilde Perrin, illustratrice et Oh Eun Lee, vidéaste.